Paris Nous Appartient, la petite souris des Etats généraux de la nuit

Voilà plus d’un an, des professionnels de la nuit parisienne ont lancé une pétition intitulée « Quand la nuit meurt en silence ». En réaction à cette démarche, la mairie de Paris a organisé des Etats généraux de la nuit, les 11 et 12 novembre derniers. Notre collectif y était invité et a participé aux débats : voici notre bilan de ce week-end animé.

1 Les Etats Généraux : un principe,  des avantages et quelques d’inconvénients

Que signifie l’expression « Etats généraux » ? Celles et ceux d’entre vous qui ne dormaient pas durant leur cours d’histoire en classe de seconde s’en souviennent peut-être. A quelques mois de la Révolution française, sentant le mécontentement gronder à travers le pays, Louis XVI a convoqué les derniers Etats Généraux. Les trois ordres de la société d’Ancien Régime y étaient représentés : le clergé, la noblesse et le tiers états. Sans s’étendre davantage sur cet épisode historique, rappelons que son issue fut plutôt sanglante.

Rassurez-vous, les Etats Généraux de la nuit qui se sont tenus sous les dorures de l’Hôtel de Ville n’ont pas donné l’impression de préfigurer une insurrection. Leur principe ? Réunir sous le regard de la presse toutes les parties prenantes de la nuit parisienne. Etaient présents : des représentants d’associations d’habitants, des professionnels, leurs syndicats, des associations et des acteurs institutionnels.

Avant de discuter du fond, attardons nous un instant sur la forme. Que pense Paris Nous Appartient de cette méthode ?

Le travail de concertation organisé par la mairie est à saluer. Paris prend conscience des enjeux sociaux et économiques qui se cachent derrière la survie de ses nuits. Cet intérêt a de quoi susciter l’enthousiasme (surtout dans un pays où la moyenne d’âge de nos élus est plutôt élevée).

Les Etats généraux ont tenté d’articuler plusieurs types d’intervenants :

Les élus municipaux : ils ont piloté les Etats généraux (notamment Mao Peninou et son cabinet du bureau des temps, qui s’intéresse au rythme de vie des Parisiens), d’autres ont participé aux débats ou animé des ateliers de travail (Yamina Benguigui, Anne Hidalgo…). Le tout s’est déroulé sous le haut patronage du maire de Paris Bertrand Delanoë.

Les collectifs et institutions directement concernés par la nuit : des acteurs institutionnels (comme la préfecture), des acteurs professionnels (le syndicat des professionnels de la nuit par exemple) et des acteurs associatifs (notre collectif, des associations qui prétendent représenter « les habitants », ou plus précisément, ceux qui râlent, car les habitants qui sont contents, par essence, ne montent pas d’associations).

Les citoyens : chacun avait la possibilité, sous réserve d’être au courant de l’agenda politique municipal, de s’inscrire aux Etats généraux et d’y prendre part.

La démarche aurait pu attirer un public hétéroclite.  Nous constatons que la moyenne d’âge des participants était élevée, alors que le sujet concerne en grande partie les populations les plus jeunes. Nous déplorons que les couleurs de l’assemblée étaient assez peu « United colors of Benneton ». Les personnes les plus jeunes et les plus fragiles socialement, qui souffrent le plus de la brutalité sociale qui s’exerce de manière exacerbée dans les nuits de Paris, étaient finalement très peu représentées.

Nous faisons cette critique avec d’autant plus de franchise qu’elle s’adresse aussi en partie… à nous-mêmes. Sans doute aurions nous du informer, inviter, alerter plus de gens afin qu’ils prennent part à cette initiative. Sans doute aussi la mairie aurait-elle dû mener un travail d’information ciblé plus important. Enfin, la jeunesse n’a pas l’habitude qu’on lui demande son avis, de sorte que la participation à ce type d’événements ne fait pas partie du champ des possibles des personnes de moins de 25 ans. Dommage. Voir des baby-boomers discuter d’un problème qui concerne prioritairement la jeunesse en l’absence de celle-ci nous a, comment dire, interpellé…

2 Les propositions rendues publiques à l’issue des Etats généraux : un bilan mitigé

Plusieurs mesures ont été présentées à l’issue des Etats généraux. Avant de les analyser une à une, précisons qu’un conseil municipal dispose de plusieurs leviers d’actions : ressources financières, pouvoir d’influence et de médiation, ressources immobilières… Ajoutons que les agents de la mairie sont soumis au droit public et que certaines mesures a priori simples à mettre en œuvre sont très difficiles à réaliser (spéciale dédicace aux syndicats). La question des horaires de métro en est le meilleur, ou plutôt, le pire, exemple.

1 Relations entre riverains et nuit festive

1- Création de commissions d’arrondissement (réunissant mairies, commissariats, associations de riverains et organisations professionnelles) pour évaluer régulièrement la situation quartier par quartier et mise en place des médiations entre riverains et établissements, appuyées par des professionnels.

    Ø Ces mesures vont dans le bon sens. Sans doute est-il positif d’essayer de « dé-judiciariser » le mode de dialogue entre les lieux de nuit et leur voisinage.

2 – Mise en place d’un dispositif de médiation de rue entre 22h et 3h du matin dans les quartiers à forte activité festive. Ce dispositif est co-financé et co-dirigé par la Ville de Paris et les établissements de nuit.

    Ø Ce système est sans doute bienvenu. Il fonctionne dans d’autres villes. Cependant, nous nous interrogeons : pourquoi s’arrêter à 3h du matin ?

3 – Aide au financement de l’insonorisation des lieux de diffusion musicale par la Ville de Paris et la Région, ainsi que réalisation d’études d’objectivation des nuisances sonores par BruitParif (l’observatoire du bruit en Ile-de-France).

    Ø Cette mesure est intéressante. Nous nous permettons néanmoins d’émettre quelques réserves. Pourquoi donner de l’argent à des professionnels qui pratiquent des tarifs prohibitifs ? Est-il raisonnable que les clients qui paient leur bière jusqu’à 9 euros dans certains lieux de nuits doivent en plus donner de l’argent à ces mêmes lieux via leurs impôts ? Afin d’être juste, cette subvention devrait, à notre avis, être conditionnée à la présentation des résultats des deux exercices précédents des entreprises qui la demande. Si ses marges sont importantes, l’entreprise devrait assumer ces investissements et s’engager contractuellement, afin de bénéficier de subventions, à une contrepartie nette pour un temps donné, comme la baisse du prix des consommations ou des billets d’entrée.

2 Prévention des conduites à risque

1 – Relance des enquêtes sur les comportements addictifs et l’usage des drogues des Parisiens (enquêtes TREND et ESCAPAD).

2 – Extension du programme « fêtez clairs » des boîtes de nuit aux bars volontaires, accompagnée d’une campagne de promotion des comportements préventifs.

3 – Création, dans certains quartiers festifs, d’espaces d’accueil, mobiles et éphémères, où des professionnels de santé seront présents.

    Ø Nous n’avons pas vocation à être des spécialistes des questions de drogue et d’addiction. Pour autant, ces mesures nous semblent aller dans le bon sens.

3 De nouveaux espaces pour les nuits

1 – Ouverture de salles de type « foyer » pour les adolescents au sein des centres d’animation de certains quartiers.

    Ø Cette mesure est positive. Nous déplorons qu’elle n’ait pas été mise en œuvre plus tôt.

2 – Nouvelle offre culturelle de nuit au « 104 » (« Nuits OUF du 104 » à  partir de janvier 2011) et ouverture du « Petit bain »,  équipement culturel flottant (13e)

    Ø Disons le clairement : le 104 ne nous plaît pas vraiment. Le sentiment semble être partagé : ce superbe et immense bâtiment est le plus souvent vide. Pourtant, nous rêvions d’un 104 qui brassait des foules bigarrées et enjouées. La réalité est bien différente : organiser une simple fête en ce lieu semble être un horrible casse-tête administratif. Le jour où  le 104 aura besoin d’un coup de main, pas de problème, passez nous un coup de fil, nous serions ravis que les nuits de ces anciennes pompes funèbres soient un peu plus… vivantes.

4 Lutte contre les discriminations

1 – Création d’une charte/label « Lutte contre les discriminations » sur laquelle s’engageront les établissements, avec vérification de l’application effective et sanctions éventuelles (retrait du label).

    Ø Les promesses n’engagent que ceux qui y croient… Les représentants professionnels ont tenus des propos sidérants durant les ateliers. A les écouter, si les gens se sentent discriminés, c’est parce qu’ils vont dans des lieux dans lesquels ils n’ont pas leur place… Au Etats-Unis, dans les années 50, on appelait cela le « separate but equal ». Difficile de croire qu’une charte non contraignante, sans sanctions fortes, pourrait faire évoluer la mentalité snobinarde des brebis galeuses de la profession.

2 – Lancement d’une campagne de communication « Sortir est un droit » pour sensibiliser à la réalité des discriminations.

    Ø Il existe des textes de lois qui interdisent les discriminations. Hélas, faute d’être connus, peu de plaintes sont déposées, et aucune n’aboutit. Il est impératif que cette campagne inclue une information juridique précise et qu’elle renvoie celles et ceux qui le souhaitent vers les associations susceptibles d’accompagner les plaignants.

3 – Inclusion des critères d’accessibilité aux lieux nocturnes et organisation d’une nuit de l’accessibilité.

5 Mobilités

1- Extension des horaires de PAM (Paris Aide à la Mobilité) jusqu’à 2 heures du matin le vendredi et samedi soir.

    Ø 4 heures ou 5 heures serait pas mal non plus.

2 – Forfait nuit avec réduction de 50% dans 6 parkings de la SAEMES dans des quartiers festifs. Des alcootests et des bornes d’appel taxi seront également disponibles dans ces parkings.

    Ø Est-il bien raisonnable d’encourager les déplacements en voiture, qui plus est la nuit, lorsque les gens boivent… ? Sans doute serait-il plus judicieux d’augmenter le nombre de taxis…

3 – La Ville et la Région formuleront également des propositions conjointes au STIF pour intensifier le réseau noctilien existant avec, sur Paris, le renforcement de la fréquence des bus, le remplacement de bus par du matériel articulé et, dans la métropole, un renforcement du réseau sur les périodes de pointe, la création de 2 ou 3 nouvelles lignes sur les zones encore non desservies et des évolutions dans les arrêts et le tracé de plusieurs lignes.

    Ø Bravo ! Et le métro ?

6 Promotion de la vie nocturne
1 – Lancement de la version 2.0 de www.parisnightlife.fr avec une version smartphone, et du site www.paris-magic.fr qui fera la promotion des événements festifs.

2 – Création de parcours nocturnes patrimoine/lieux festifs et d’un réseaud’«ambassadeurs de nuit ».

    Ø Ces mesures vont dans le bon sens.

Quatre propositions étudiées et mises en concertation :

1 – Commerce nocturne : poursuite de la concertation sur le nouveau règlement des terrasses, mise en place de médiations locales avec les mairies d’arrondissement, exigence d’une modification législative sur le montant des amendes, actuellement insuffisant.

    Ø Nous nous félicitons qu’on agisse contre la marchandisation de l’espace public.

2 – Espace public : mise en place d’un « Paris respire » nocturne dans deux ou trois quartiers et création d’une « station de nuit », lieu d’information ouvert la nuit, à Châtelet en lien avec la RATP. Par ailleurs, une exposition sur l’aménagement urbain nocturne se tiendra au Pavillon de l’Arsenal à l’hiver 2011.

    Ø Pareil ! Très bien.

3 – De nouveaux espaces de vie nocturne – Concertation avec les arrondissements sur les possibilités d’ouverture nocturne des jardins de proximité, dont celui situé face à la Gaité Lyrique et sur le développement des concessions de nuit, par exemple dans certains grands parcs.

    Ø Il s’agit là de notre principale revendication. Nous sommes très heureux que la mairie se l’approprie. Une question nous brûle les lèvres : quand nous mettrons nous au boulot  ? Dans quels lieux ?

4 – Encouragement des expérimentations artistiques nocturnes dans le domaine du spectacle vivant (subventions).

    Ø Bravo

5 – Proposition par la Ville de bâtiments en attente d’attribution pour l’organisation d’événements nocturnes ponctuels.

    Ø Bravo ! Mais… cf. point 4

6 – Création de lieux de vie nocturne sur les berges de Seine Rive Gauche.

    Ø Bravo ! Mais… cf. point 4

7 – Lancement d’une « nuit du savoir » annuelle, en partenariat avec les universités parisiennes, avec l’ouverture nocturne, pour tous, des universités et grandes écoles pour des cours et conférences.

Conclusion :

Concernant notre principale revendication – la mise à disposition de lieux publics afin d’y organiser des événements à vocation festive et culturelle – nous avons été écoutés, ce qui constitue une avancée considérable. Reste à savoir si nous avons été entendus. Comptez sur nous, vous le saurez bien vite… Le temps de l’administration n’est pas forcément le même que le votre et le notre. Notre proposition a suscité la curiosité. Cependant, plus d’un an après notre création, malgré le foisonnement de lieux disponibles, aucune administration ou institution n’a considéré que mettre des espaces gratuitement à disposition allait de soi. Wait and see.

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2 Réponses to “Paris Nous Appartient, la petite souris des Etats généraux de la nuit”

  1. jca dit :

    Dans la contractualisation avec les lieux, je pense que la reconnaissance du rôle des artistes : de nombreux lieux ne paient encore que rarement les musiciens de live ou de set… Je sais que Technopol est en train d’envisager une formation à destination des djs au sujet de leurs droits (intermittence, autoentrepreneuriat…), ce qui est positif, mais je pense aussi aux groupes qui font des concerts en étant payés au chapeau ou avec des consos…

  2. Ludovic Bu dit :

    Bonjour,

    J’ai contribué à créer l’offre de parking à 50%. Nous avons voulu répondre à une question récurrente des non-parisiens qui sortent à Paris, tout en tenant compte des aspects sécurité routière.

    En effet, ils n’y a pas que des Parisiens dans les clubs, les bars et les théâtres parisiens. Et prendre un taxi pour rentrer en seconde couronne coûte un bras, sans parler de la difficulté que vous pointez de trouver un taxi dans Paris la nuit (et des chauffeurs qui refusent ce type de courses, même si c’est illégal).

    Les Noctiliens ne répondent pas à 100% des besoins en déplacements de nuit. Il est donc logique que certains Franciliens prennent leur voiture pour sortir (et surtout pour être sûrs de pouvoir rentrer chez eux !).

    Mais pour limiter les risques de psychotropes mélangés à la conduite, nous avons mis en place des distributions d’éthylotests couplés à la formule à 50% pour la nuit. Et nous ferons la promotion du dispositif SAM, pour un conducteur désigné qui s’engage à rester sobre !

    Cordialement,

    Ludovic Bu
    Conseiller du Président de la Saemes.

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