Y aura-t-il, un jour, des concerts nocturnes dans les parcs parisiens ? Des soirées dansantes dans les gares ? Des métros circulant à 4 heures du matin pour éviter de rentrer en taxi ? C’est bien connu, la nuit on refait le monde.
Dans celle du vendredi 12 au samedi 13 novembre, de 23 heures à 2 heures du matin, des spécialistes ont exploré des pistes pour réveiller la vie nocturne dans la capitale, sous l’oeil vigilant d’associations de riverains, qui dénoncent régulièrement le « bruit » causé par les fêtards.
Ce débat a été organisé par la Mairie de Paris, à l’Hôtel de Ville, dans le cadre des Etats généraux des nuits parisiennes : qui regroupent des ateliers en tous genres, sur les travailleurs nocturnes ou la prévention des conduites à risque, et réunissent, au-delà des responsables culturels, des parlementaires, des géographes et même des éclairagistes urbains.
Nul ne sait ce qui restera de ces échanges. Mais l’enjeu immédiat est d’abord politique : il s’agit, pour la municipalité, de montrer, chiffres à l’appui, que Paris n’est pas la belle endormie que dénonçaient, il y a un an, des acteurs de la musique dans une pétition intitulée « Quand la nuit meurt en silence » – 12 000 signatures à l’époque, 16 000 à ce jour.
La cool-attitude était donc de rigueur. On a rappelé aux participants que Paris compte 100 cinémas (plus de 400 salles au total) et 200 théâtres. Mais aussi 1 000 établissements ouverts jusqu’à 5 heures du matin. A la tribune, sans notes et sans cravate, le maire de Paris, Bertrand Delanoë (PS), a raillé « ceux qui disent que les nuits parisiennes, c’était mieux -avant… ». L’« ex-noctambule », comme il s’est qualifié, a rappelé que les problèmes de voisinage ne datent pas d’hier : « Quand j’étais jeune député de Paris, au début des années 1980, il y avait, à côté de La Cigale, des gens qui se levaient à 6 heures du matin. J’allais sonner à toutes les portes pour trouver des financements pour la sonorisation ».
Quoi qu’en dise le maire, les temps ont changé. « Il y a trente ans, il y avait quelques lieux prestigieux, bien identifiés. Aujourd’hui, il y a une multitude de bars, de cafés-concerts, jusque dans les quartiers populaires. D’où le développement de tensions entre les riverains et ces acteurs de la nuit », explique Mao Peninou, adjoint du maire de Paris, chargé de la qualité des services publics municipaux.
Le nombre des plaintes liées à la musique amplifiée, à Paris intra-muros, a doublé de 200 à 400, entre 2005 et 2010, note Renaud Vedel, sous-préfet et directeur-adjoint du cabinet du préfet de police de Paris. Les mises aux normes sont coûteuses, les médiations épuisantes.
La polémique sur les bons et les mauvais élèves de la nuit pourrait rebondir. Selon Le Parisien du 13 novembre, un rapport de l’agence régionale de santé d’Ile-de-France, qui sera bientôt rendu public, révèle que près de la moitié des discothèques françaises montent le son au-delà du seuil maximal autorisé de 105 décibels. Autre souci, la loi interdisant le tabac dans les lieux publics a fait sortir les gens sur les trottoirs ou en terrasse. On fume sa cigarette et on papote sous les fenêtres des habitants du quartier…
Comment faire pour que les gens baissent d’un ton ? A partir du printemps 2011, la Ville de Paris, peut-être épaulée par le conseil régional, va embaucher… des mimes et des clowns qui feront passer le message aux noctambules. Cette initiative aurait fait ses preuves à Barcelone. Il n’empêche, certains patrons de café-concert redoutent « une aseptisation » de la nuit.
Mais ces Etats généraux se voulaient positifs : nombre d’intervenants ont repris les résultats d’une étude de l’IFOP, réalisée spécialement pour l’occasion, d’où il ressort que les Parisiens de 18 à 40 ans sont « contents » de la vie nocturne dans la capitale, avec une « note de satisfaction globale de 7,5 sur 10 ».
Mais le sondage fait ressortir des « zones d’ombre », a reconnu l’adjoint en charge de la jeunesse, Bruno Julliard. Ainsi, Paris est distancé par des villes comme Barcelone, Berlin ou Londres. Surtout, les personnes interrogées déplorent des discriminations à l’entrée des établissements (raciales, liées au code vestimentaire, etc.) ainsi que des tarifs trop élevés.
Bruno Julliard s’est inquiété du phénomène de « cuite express » : des jeunes achètent au supermarché une bouteille d’alcool fort, qu’ils se dépêchent de vider avant d’aller en boîte, pour éviter d’y payer des consommations.
Pourquoi ne pas organiser des fêtes ou des concerts dans des lieux publics de la Ville de Paris – une gare, un musée -, a lancé Edouard Meier, du collectif Paris nous appartient.
« Pourquoi pas ! », lui a répondu l’adjoint Mao Peninou, persuadé qu’il faut « ouvrir » de nouveaux espaces. Les nuits parisiennes doivent aussi passer le périphérique : il n’y aurait que 60 lieux nocturnes pour les 4 millions d’habitants de la petite couronne…
Le débat est riche mais laisse sur sa faim : rien n’a été dit ou n’est prévu pour ouvrir plus longtemps les musées, alors que l’accès aux expositions permanentes ou temporaires, en nocturne, arrive en tête des priorités des Parisiens interrogés par l’IFOP.
Si le Grand Palais se prépare à organiser des « nuits Monet », c’est uniquement pour accueillir les milliers de gens qui n’ont pu acheter un billet. Rien, non plus, n’a été dit sur les salles de cinéma ou les bibliothèques. Réponse de Mao Peninou, à 2 heures du matin : « On a déjà un gros conflit social avec le travail le dimanche dans trois bibliothèques… alors, l’ouverture de nuit n’est pas pour demain ! »
Clarisse Fabre